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Texte extrait de Nathalie Ouellette, 2002, « Les tuurngait dans le Nunavik occidental contemporain », Études/Inuit/Studies, vol. 26, n° 2, 2002, p. 107-131.

(L’intégralité du texte est disponible en format PDF sur Érudit: http://www.erudit.org/revue/etudinuit/2002/v26/n2/007647ar.pdf)

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Tuurngaq (un esprit), par Cee Ashoona (voir l’oeuvre http://www.inuitartzone.com/Spirit_by_Cie_Ashoona_p/757m.htm)

 

Invisibilité

Quoiqu’il soit possible, à l’occasion, de voir les tuurngait, il est extrêmement difficile de communiquer avec eux et de les rencontrer. Ils disparaissent aussitôt qu’on les aperçoit et ne laissent aucune empreinte. Les occasions les plus propices de les croiser semblent être dans la toundra au cours de la journée et au village en soirée. Simeonie Weetaluktuk (1998) croit que les tuurngait sont souvent parmi les Inuit, au village ou dans les camps, mais leur invisibilité leur permet de passer inaperçus. Lucy Weetaluktuk (1998), épouse de Simeonie, raconte qu’elle a vu un bateau s’approcher du rivage avec cinq personnes à bord. Puisque ces visiteurs ont disparu  sans laisser de traces de leur passage, Lucy croit qu’ils étaient des tuurngait.  Elijah Nutara affirme avoir vu des tuurngait à plusieurs reprises, mais sans jamais pouvoir s’approcher d’eux. Voici le récit d’une telle rencontre:

La première fois que j’ai entendu parler des tuurngait, cela remonte à l’époque de mes premiers souvenirs […] j’avais peur des tuurngait. Je n’ai plus peur d’eux maintenant parce qu’ils sont inoffensifs. Un soir, les tuurngait sont arrivés, ici même à Inukjuak. Ils sont arrivés dans un umiaq [un gros bateau en peaux] et ils ont atteint le rivage. Leur umiaq était petit. Je pouvais les entendre crier et certains d’entre eux hurlaient. J’avais ma lampe de poche lorsque j’amenais des provisions à notre canot. Je me suis rendu près du canot afin d’y amener des provisions puisque nous partions le lendemain matin […]. Je m’approchais d’eux [des tuurngait] en éclairant les alentours avec ma lampe de poche […]. Ils ont fait du bruit puis sont disparus avant que je n’arrive […] je croyais qu’ils étaient des Inuit ordinaires […]. Ils étaient nombreux. Ils avaient plusieurs enfants et un père et une mère. C’était une famille […]. Lorsque je suis arrivé [au rivage], il n’y avait rien. “(Elijah Nutara dans Ouellette 2000: 108). (Traduction de l’auteure)

À une autre occasion, Elijah a aperçu une motoneige qui passait non loin de l’endroit où il s’était arrêté pour se reposer. Il suivit le véhicule jusqu’à ce que les traces se soient soudainement effacées. Lorsqu’un Inuk ne reconnaît pas quelqu’un au village, au camp ou dans la toundra, il soupçonne l’inconnu d’être un tuurngaq(Charlie Inukpuk 1998). La même conclusion s’impose lorsque quelqu’un, empruntant le même sentier de motoneige que vous, ne s’arrête pas pour vous saluer. Les tuurngait ne s’attardent pas plus pour remercier ceux qui les ont secourus à dégager leur motoneige.

Pendant qu’il était à la pêche à Quurnguit Kangia près d’Inukjuak, Johnny Inukpuk a rencontré son fils Charlie et un compagnon nommé Isa. Ils étaient à la recherche de gibier. Les trois hommes ont discuté pendant quelques minutes puis sont repartis, Johnny d’un côté et les deux hommes de l’autre. Peu de temps après cette conversation, Johnny a aperçu des caribous au loin et a entendu des coups de fusil provenant de la direction dans laquelle son fils et Isa étaient partis. Il s’est immédiatement dirigé de ce côté afin de voir ce que les deux hommes avaient abattu et de rapporter un peu de viande à sa famille. Charlie et Isa étant introuvables, Johnny est retourné au village en laissant derrière lui une partie de ses propres prises et quelques effets personnels. Le lendemain, il est revenu au même endroit et tout avait disparu.

De retour au village, il apprit que Charlie et Isa ne l’avaient pas croisé dans la toundra la veille. Johnny retrouva ses effets personnels et la viande qu’il avait laissés derrière lui quelques jours plus tard et à un endroit différent du lieu original. Johnny en conclut que les deux personnes qu’il avait cru être Charlie et Isa étaient des tuurngait. Ces derniers étaient également responsables de la disparition des effets personnels et de la viande laissés derrière lui par Johnny.

Pouvoirs

Tout est possible pour les tuurngait. Les humains doivent donc prendre garde à ne pas les vexer ou provoquer leur mécontentement. La possibilité d’une vengeance de leur part est constante. Il vaut mieux garder sous silence les rencontres avec eux de peur que votre vie n’en soit écourtée. De toute façon, les tuurngait sont capables d’effacer de la mémoire humaine tout souvenir des contacts survenus avec eux, habituellement pendant une durée limitée (Elijah Nutara 1998). Saladin d’Anglure (1983) rapporte des données identiques concernant les ijirait pour la région d’Igloolik.

De tous ceux que nous avons rencontrés à Inukjuak, Adamie Niviaxie est le seul à avoir délibérément tenté de faire la connaissance de tuurngait en allant même jusqu’à les provoquer. À quelques reprises, il a enfreint une règle connue de plusieurs en passant la nuit près d’une demeure de tuurngait. Cette nuit-là, ses outils et ses effets personnels se sont brisés sans raison apparente. Les tuurngait lui ont aussi exprimé leur mécontentement en lançant des pierres vers son campement. Niviaxie explique:

Une personne ne devrait pas trop penser aux tuurngait. J’y ai trop pensé et à chaque fois ils ont été espiègles. J’ai passé plusieurs nuits près de la porte [de leur demeure], mais chaque fois que j’avais des pensées négatives à l’égard des tuurngait, les outils ou mes effets personnels se brisaient sans raison apparente. Si vous passez la nuit près d’une porte, il faut être malin et ne pas avoir des pensées négatives à l’égard des tuurngait(Adamie Niviaxie dans Ouellette 2000: 110). (Traduction de l’auteure)

Les tuurngait peuvent aussi provoquer une paralysie temporaire. Adamie en a fait l’expérience après avoir tiré un coup de fusil dans la porte d’une de leurs habitations. Son corps, sous l’emprise des êtres non-humains, ne répondait plus aux commandes de son cerveau. Il a dû s’étendre par terre où il demeura immobile pendant de longs moments. Lorsqu’il eut retrouvé quelque peu ses forces, il parvint à se lever en s’appuyant sur son fusil. Il dut attendre encore un bon moment avant de pouvoir marcher normalement. Lucy Weetaluktuk a, elle aussi, ressenti les pouvoirs des tuurngait sur son corps. Cela lui est arrivé lorsqu’elle était, avec son mari, à la recherche de pierres à sculpter près de Tasiujaq:

Juste avant d’aller chercher de la pierre à savon, j’ai commencé à avoir un tel mal de ventre que mon mari m’a laissée dans la tente. Aussitôt que j’ai entendu mon mari partir, je tombais de sommeil et j’ai dormi profondément. Je sentais que mon état était provoqué par les tuurngait, je dormais profondément. Durant mon sommeil, j’ai entendu un bateau s’arrêter à la plage. Je dormais mais je savais que quelqu’un venait. Je me sentais éveillée. Je savais que je devais préparer du thé parce que j’entendais des gens venir, mais il m’était impossible de bouger. J’ai pensé m’agripper au montant de la tente pour m’aider à me relever. Je me suis relevée mais il n’y avait personne. Les personnes que j’avais entendues étaient parties. Ne dites jamais que vous ne serez jamais seul parce que lorsque vous dites cela, les tuurngait pourraient vous entendre.” (Lucy Weetaluktuk dans Ouellette 2000: 110-111).  (Traduction de l’auteure)

La mère de Simeonie Weetaluktuk portait une attention toute spéciale à ce que les points de couture des vêtements qu’elle confectionnait soient invisibles. Ainsi, il serait impossible pour les tuurngait de casser le fil et d’aveugler avec lui l’humain qui portait le vêtement. La mère de Simeonie avait entendu parler d’un chasseur à qui était arrivé.

Source: 

Nathalie Ouellette, 2002, « Les tuurngait dans le Nunavik occidental contemporain », Études/Inuit/Studies, vol. 26, n° 2, 2002, p. 118-120.

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