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Perspectives historiques

Il est généralement admis par les scientifiques occidentaux (principalement les anthropologues et les historiens d’art) que les débuts de l’art contemporain inuit canadien se situent à la fin des années 1940, lorsqu’un artiste, James Houston, voyageait dans les communautés inuit du Nunavik (nord du Québec) et de l’île de Baffin au Nunavut (auparavant les Territoires du Nord-Ouest), durant l’été 1948.

Image Simionie Ohaituk, vers 1960, Femme confectionnant des bottes

Lors de ce séjour, il réalisa que les Inuit avaient une tradition sculpturale très forte qui pourrait être développée et diffusée sur le marché international de l’art. À cette époque au Canada, les Inuit étaient alors confrontés à des épidémies, des famines successives et un manque de ressources économiques, en raison de l’effondrement du commerce de la fourrure. Les familles inuit avaient effectivement besoin de nouvelles sources de revenus quand elles accueillirent James Houston dans leurs communautés. Celui-ci saisit l’opportunité, achetant ainsi des sculptures au sein des communautés inuit, les rapportant dans le Sud à Montréal. Il montra ces sculptures aux responsables du gouvernement fédéral, expliquant que l’art inuit pourrait être développé comme une nouvelle économique pour les Inuit, pour leur permettre d’être plus indépendants des aides gouvernementales. James Houston obtint finalement le soutien du gouvernement pour lancer des programmes artistiques au sein des communautés inuit. C’est ce qu’il fit, ne soupçonnant pas qu’il consacrerait les cinquante prochaines années de sa vie à promouvoir l’art inuit. C’est pourquoi James Houston aujourd’hui considéré comme le « découvreur » ou le «père » de l’art inuit.

Il ne s’agit cependant que d’un fragment des événements, même si c’est effectivement l’histoire officielle des débuts de l’art inuit contemporain. Il faut néanmoins admettre que la situation était bien plus complexe. En effet, depuis les années 1940, les Inuit étaient contraints par le gouvernement fédéral canadien de quitter le nomadisme au profit de la sédentarisation, dans des communautés nouvellement établies. On leur dit que leurs enfants devaient aller à l’école, alors ils obtiendraient des allocations familiales du gouvernement. On leur dit également qu’on leur donnerait des maisons chauffées. La réalité fut tout autre et l’on sait aujourd’hui ce qu’il advint réellement quand les Inuit furent sédentarisés de force : la plupart de leurs chiens furent tués par les officiers de la Gendarmerie Royale du Canada (RCMP) et ils n’avaient désormais plus les moyens d’aller chasser; leurs enfants furent envoyés dans les pensionnats pendant plusieurs années loin de leurs familles. Nous sommes aujourd’hui de plus en plus conscients des conséquences du processus d’acculturation mené par le gouvernement fédéral canadien sur les Inuit et les Premières nations, alors que ceux-ci commencent à parler de ces événements douloureux et partagent publiquement leurs expériences.

Ceci étant dit, de nombreux Inuit étaient d’ores et déjà impliqués dans la production d’art et d’artisanat quand James Houston arriva dans leurs communautés. Les Inuit avaient en effet pour habitude de réaliser de petites sculptures et des miniatures dans de l’ivoire, de l’os, de l’andouiller de caribou et de la pierre pour obtenir des outils du quotidien, des jouets pour les enfants et des amulettes pour protéger les chamanes et les familles. Les gens sculptaient également pour s’occuper, lorsque le temps ne permettait pas d’aller chasser ou durant la nuit polaire hivernale. Alors, quand James Houston présenta aux leaders inuit son projet de développer la sculpture, ils furent très enthousiastes et s’impliquèrent vigoureusement. Beaucoup d’Inuit saisirent cette opportunité, explorant ainsi de nouvelles pratiques artistiques (comme les techniques de l’estampe), tout en débutant un mouvement de coopératives inuit afin d’organiser le marché de l’art inuit à la fois au niveau local et international. À cette époque, les Inuit étaient parfaitement conscient que la production artistique pouvait changer leur vie, leur permettant ainsi de subvenir à leurs besoins et d’acquérir davantage de visibilité auprès des sociétés occidentales, ce qui fut effectivement le cas.

Point de vue artistique

La plupart des sculptures réalisées au début des années 1950 étaient de petites dimensions et vendues pour seulement quelques dollars. Quand les Inuit furent sollicités pour produire des sculptures pour subvenir à leurs besoins, les activités sculpturales jusque-là occasionnelles devinrent une base de production régulière, pour de nombreuses familles. Par conséquent, la quantité des petites sculptures sur le marché occidental augmenta rapidement et des sculptures de dimensions plus importantes apparurent. Les sculpteurs faisaient davantage que de ne reproduire uniquement un style qui plaisait; ils créaient leurs propres styles, leurs propres formes. L’environnement immédiat, de même que leurs expériences individuelles et collectives (en lien avec les histoires familiales et communautaires) sont alors leurs sources principales d’inspiration, tout en incluant les thèmes liés au chamanisme et à l’imagination. Ceci est toujours le cas aujourd’hui.

Les sujets les plus populaires parmi les œuvres de cette période  auprès des artistes inuit et des collectionneurs étaient associés au chamanisme, représentant des performances de chamanes ou des esprits. Il y avait (et il y a toujours aujourd’hui) une forte demande pour ces sujets bien qu’ils soient difficiles à sculpter et que peu d’artistes soient capables de le faire. Ainsi, beaucoup d’artistes qui commençaient à sculpter essayaient de représenter les sujets individuels, ceux qu’ils connaissaient le mieux comme le gibier ou des membres de leurs familles. En effet, les mammifères marins et terrestres apparaissent souvent seuls, avec des formes simples: les phoques, les morses, les narvals et les bélugas étaient très populaires parmi les sculpteurs. Parfois,. Quand ils avaient suffisamment d’expérience, les sculpteurs essayaient alors de représenter des sujets plus complexes comme des ours polaires, des caribous, des masques ou des personnages.

Les artistes les plus talentueux représentaient alors des histoires narratives issues de la tradition orale, ainsi que des scènes de chasse des activités familiales. Parmi ces artistes comptent : Charlie Inukpuk, Jonnhy Inukpuk et Simionie Ohaituk d’Inukjuak, Davidialuk Allasua Amittu, Joe Talirulini et Annie Weetaluktuk de Puvirnituq au Nunavik; ou encore Usuittuq (Oshooweetook), Aggiak et Pauta Saila de Cape Dorset, Tiktak de Rankin Inlet, Innutsiak d’Iqaluit (anciennement Frobisher Bay), Kanayuk de Baker Lake au Nunavut. Les artistes inuit et les communautés acquièrent ainsi une grande notoriété sur le marché de l’art international, par l’intermédiaire de leurs styles individuels et collectifs. Les œuvres du début de la période contemporaine n’étaient pas aussi polies qu’elles ne le sont aujourd’hui; elles présentaient des lignes courbes douces, ayant une forte expression. Les sujets représentés devinrent par la suite de plus en plus détaillés au fur et à mesure que les artistes bénéficiaient de davantage d’expérience.

Références sélectives

COWARD-WIGHT, Darlene, 2006, Early masters: Inuit sculpture 1949-1955, Winnipeg : Winnipeg Art Gallery.

CRANDALL, Richard C., 2000, Inuit Art : A History, Jefferson [North Carolina] and London : Mc Farland & Company.

HESSEL, Ingo, 1998, Inuit Art: an Introduction, Vancouver : Douglas & McIntyre.

SWINTON, George, 1965, Eskimo sculpture / Sculpture Esquimaude, Toronto: McClelland and Stewart.

SWINTON, George, (Ed.), 1971, Sculpture inuit / Sculpture of the Inuit : masterworks of the Canadian Arctic / La sculpture chez les Inuit: chefs-d’œuvres de l’Arctique canadien, Toronto : University of Toronto Press.

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